Commentaire
Dans cet ouvrage consacré aux violences de masse, Nicolas Mariot développe une interprétation profondément contestable du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. En privilégiant les mécanismes de conformité sociale, les contraintes collectives et les relations interpersonnelles, il tend à minimiser le rôle déterminant de l'idéologie raciste anti-Tutsi, de la propagande exterminatrice et de l'organisation politique du génocide. Sa lecture critique des travaux d'Hélène Dumas et d'autres chercheurs conduit également à relativiser la destruction des liens familiaux et sociaux entre bourreaux et victimes, pourtant abondamment documentée par les témoignages des rescapés et les enquêtes historiques. Plus grave encore, dans ses développements consacrés au bilan humain du génocide, l'auteur présente comme de « lourdes controverses » des estimations qui mêlent le nombre de Tutsi exterminés en 1994 à celui des Hutu tués par le Front patriotique rwandais (FPR) entre 1994 et 1999. En mobilisant notamment les travaux très controversés de Christian Davenport et Allan Stam, cette présentation entretient une confusion caractéristique des discours négationnistes, qui tendent à brouiller la distinction entre le génocide des Tutsi et d'autres violences commises dans la région. Cette approche apparaît d'autant plus préoccupante que l'auteur laisse largement de côté les travaux fondamentaux de Jean-Pierre Chrétien et ne discute guère l'ouvrage collectif Les médias du génocide, pourtant essentiel à la compréhension de la construction et de la diffusion de l'idéologie exterminatrice. Par l'accumulation de ces choix méthodologiques, de ces omissions et de ces rapprochements historiquement contestables, l'ouvrage ne se contente pas de proposer une interprétation discutable du génocide des Tutsi : il contribue à en brouiller la compréhension, à en relativiser les ressorts idéologiques et à en atténuer la spécificité historique.