Fiche du document numéro 19237

Num
19237
Date
Jeudi 14 avril 1994
Amj
Auteur
Taille
4230581
Sur titre
Rwanda. Qui a tué Juvénal Habyarimana ? Des proches du régime hostiles à l'ouverture ? Des réfugiés tutsis du FPR ? Une seule chose est sûre, ce sont les civils, comme d'habitude, qui sont massacrés.
Titre
Enquête sur la mort d'un président
Page
14-15
Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
** Page 1 **

JEUNE AFRIQUE


ABBAS/GAMMA.

FRANCOIS SOUDAN

Rwanda. Qui a tué Juvénal
Habyarimana ? Des proches du régime hostiles
à l'ouverture ? Des réfugiés tutsis du FPR ? Une
seule chose est sûre, ce sont les civils, comme
d'habitude, qui ont été massacrés. |

Qui, le mercredi 6 avril vers
vingt heures trente, a abattu
au-dessus de l'aéroport de
Kigali le triréacteur présiden-
tiel où avaient pris place Juvénal Ha-
byarimana et Cyprien Ntaryamina ?
Qui est l’auteur de cette sanglante
« première » dans l’histoire du terro-
risme anti-aérien : deux chefs d'États
éliminés ensemble dans la même ex-
plosion ? Sans doute ne le saura-t-on
jamais avec une absolue certitude, tout
comme on ignore aujourd'hui encore
si l'avion du président mozambicain
Samora Machel a été, le 19 octobre
1986, victime d’un accident ou d’un
missile. Les hypothèses, en l'espèce,
sont pourtant restreintes. Il est tout
d’abord évident que la personnalité vi-
sée était Habyarimana, au premier
chef. Certes, la participation du prési-
dent burundais Ntaryamina (qui ne
sera resté que deux mois au pouvoir,
soit deux de moins que son prédéces-
seur Melchior Ndadaye) au sommet de
crise de Dar Essalam n'avait pas que
des partisans à Bujumbura. L'opposi-

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tion et certains membres modérés du
parti FRODEBU au pouvoir voyaient
d’un mauvais œil que l’on assimile
ainsi la situation du Burundi avec celle
du Rwanda, permettant du même coup
au président Juvénal Habyarimana d’in-
ternationaliser ses problèmes internes,
Mais de là à fomenter un attentat, de
plus dans une capitale étrangère...
D'ailleurs, si le chaos a régné à Kigali, le
calme a prévalu à Bujumbura après le
double meurtre. Déjà, on dit à Paris et à
Washington le plus grand bien du prési-
dent de l'Assemblée nationale Sylvestre
Ntibantunganya, qui devrait succéder à
Niaryamina. Une personnalité que l'an-
cien ministre français Claude Cheysson
qualifiait récemment, après l'avoir ren-
contrée, de « remarquable ».

Habyarimana, donc... Mais qui, au
Rwanda, avait intérêt à le faire dispa-
raître maintenant ? Venue de
Bruxelles et relayée par nombre d’ob-
servateurs, une première rumeur à ac-
cusé la garde présidentielle du même
Habyarimana. Composée à cent pour
cent de Hutus, appuyée sur les
« durs » du régime, elle redoutait, dit-
on, la perspective de voir le président
appliquer bon gré mal gré les accords

d’Arusha d'août 1993 sur le partage du
pouvoir avec la minorité tutsie. Elle
aurait donc voulu décapiter l'État et
« nettoyer » tous les partisans d’un
compromis, y compris au sein de sa
propre communauté. Si l’on ajoute à
cela les rivalités factionnelles entre
Hutus et le comportement curieux de
cette même garde, qui a empêché les
forces des Nations unies de se rendre
pour enquêter sur les lieux de l’atten-
tat, la cause est presque entendue.
D'autant que l’opposition armée tutsie
du Front patriotique rwandais (FPR) a
immédiatement démenti toute impli-
cation. Reste que cette argumentation
est parfaitement réversible, Une se-
conde hypothèse, largement partagée
à Paris, veut en effet que ce soit le
FPR qui ait « monté » l'attentat. Cette
force de vingt mille hommes, bien ar-
mée et organisée, financée par la
communauté tutsie en exil (notam-
ment en Ouganda) a une réputation
de radicalisme bien établie. Le fait que
les chefs du Front aient déclenché leur
offensive sur Kigali, suivant trois axes
manifestement préétablis, dès l’an-
nonce de l'explosion ; le fait aussi que
leurs principaux cadres avaient, dit-on,

JEUNE AFRIQUE Ne 1736 — DU 14 AU 20 AVRIL 1994

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quitté la capitale quelques jours aupa-
ravant militeraient pour une program-
mation du coup par le FPR. Ceux qui
soutiennent cette hypothèse ajoutent
que la garde présidentielle était entiè-
rement dévouée à Habyarimana et que
ce dernier n’avait aucunement l’inten-
tion de composer avec ses opposants
tutsis. C’est d’ailleurs cette impression
d’intransigeance que le « Monsieur
Afrique » du Département d'État,
George Moose, avait retiré de son long
entretien avec Juvénal Habyarimana,
une semaine avant le drame, à Kam-
pala. Pour la communauté hutue, ma-
joritaire au Rwanda comme au Bu-

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rundi, cette seconde hypothèse est une
certitude. À Kigali, comme l'écrit ici
notre correspondante Sperancie Kar-
wera, on y voit même en filigrane la
longue main de l’ex-colonisateur belge
soupçonné de « philotutsisme » depuis
l'époque coloniale, et accusé de pen-
chants pro-FPR. Certes, rien ne dé-
montre que des militaires belges — a
fortiori, membres de la MINUAR —
aient de quelque manière que ce soit
fomenté, voire encouragé l'attentat.
Mais on voit bien, à travers le récit de
ces deux pistes, qu'ici comme au Zaïre
les divergences franco-belges sont
réelles. Alors qu'à Paris on ciblait offi-

cieusement « les khmers rouges du
FPR », Bruxelles suggérait à qui vou-
lait l'entendre que les auteurs de l’at-
tentat étaient à rechercher du côté de
la garde présidentielle.

Les civils, éternelles victimes, jon-
chent les rues de Kigali pendant que
les médias ressassent les images de
chaos sanglant sur fond de rapatrie-
ment des familles expatriées. Les
Noirs crèvent, les Blancs se sauvent et
l’ingérence humanitaire est morte en
Somalie. Massacres, misère, dévalua-
tion, indifférence du monde riche :
images de l'Afrique des années
quatre-vingt-dix. Avec Hamza Kaïdi



Ivres de vengeance.

Dès la nouvelle de la mort
d'Habyarimana connue,
militaires hutus et rebelles tutsis
ont sorti les armes. Récit de
notre correspondante
particulière.

SPERANCIE KARWERA

Le 6 avril 1994, sitôt connue la
nouvelle selon laquelle le Mys-
tère 50 dans lequel le président
rwandais, le général Juvénal
Habyarimana, s’apprêtait à atterrir en
compagnie du chef de l'Etat burundais,

avait été abattu par trois missiles, la plus
grande confusion s’est installée à Kigali,
la capitale.

À l'annonce de l'attentat qui avait
coûté la vie aux deux présidents ainsi
qu’à leur proches collaborateurs, une
totale consternation s’est répandue sur
la ville, bientôt suivie par les premiers
coups de feu. Il semblerait que ce soient

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SAYYID AZIM SLUG/AP

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