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Mise à jour :
5 août 2022 Anglais

Edgard Pisani : « On peut se demander si en définitive ce ne sont pas les extrémistes hutu qui ont abattu l'avion dans lequel était le Président, plutôt que les Tutsi »

Fiche Numéro 30085

Numéro
30085
Auteur
Tripault, Richard
Auteur
Aït-Habbouche, Morad
Auteur
Hintermann, Mémona
Date
10 avril 1994
Amj
19940410
Heure
23:00:00
Fuseau horaire
CEST
Surtitre
Journal de 23 heures
Titre
Edgard Pisani : « On peut se demander si en définitive ce ne sont pas les extrémistes hutu qui ont abattu l'avion dans lequel était le Président, plutôt que les Tutsi »
Soustitre
Michel Roussin : « Il faut rendre hommage aux unités françaises qui sont engagées dans Kigali et qui ont vraiment fait le maximum pour protéger des vies humaines »
Taille
39042 octets
Nb. pages
7
Source
Fonds d'archives
INA
Type
Transcription d'une émission de télévision
Langue
FR
Résumé
- La situation au Rwanda ne cesse de s'aggraver. Selon la Croix-Rouge internationale, des combats à l'arme lourde se dérouleraient actuellement à la périphérie de Kigali. Une capitale que les étrangers ont fui toute la journée. Les premiers Français sont attendus ce soir à Paris.
- Ces hommes et ces femmes, américains pour la plupart, ont réussi à fuir les combats. Ils sont arrivés cet après-midi à Nairobi à bord d'un Hercules C-130 de l'US Air Force. À quelques mètres d'eux sur le même tarmac, les soldats belges. Ils ont dû attendre plus de trois heures l'autorisation d'atterrir à Kigali, la capitale du Rwanda. Les militaires français, eux, n'ont pas eu de contretemps. Toute la journée, ils ont multiplié les opérations d'évacuation. En début de soirée, 525 des quelque 600 Français avaient pu quitter Kigali. Derrière eux, ils laissent un pays à feu et à sang.
- En 48 heures de combats, selon la Croix-Rouge internationale, il y aurait déjà des milliers de morts dans la capitale et des centaines de cadavres dans d'autres villes où les Hutu et les Tutsi se sont massacrés. Père Pierre Jault : "Des morts ? Mais j'en ai vu plein la route en venant ce matin ! J'ai vu les maisons brûler, j'ai même entendu les gens crier, appeler au secours ! […] Ça ne s'arrête plus. Ils sont ivres de sang. Les gens qui étaient réfugiés dans l'église, on les a fait sortir de l'église, on les a tués".
- Le Rwanda où vivent environ 7 millions de personnes est un petit pays du centre de l'Afrique. Il est le théâtre de rivalités entre deux ethnies, les Tutsi et les Hutu, et depuis très longtemps, la lutte pour le pouvoir s'est faite à coups de massacres. On l'appelle le pays des mille collines. Depuis trois jours, le Rwanda est redevenu le pays des carnages. D'un côté l'armée régulière et la terrible garde présidentielle dominée par l'ethnie hutu. Depuis mercredi [6 avril], ils vengent leur Président tué dans un attentat. Leur ennemi : ces troupes rebelles, ici dans leur fief du nord. Quelque 20 000 hommes. Ils appartiennent essentiellement à l'ethnie minoritaire tutsi. Ils sont regroupés dans le Front patriotique du Rwanda.
- Jean-Pierre Chrétien :"Il y a toute une nouvelle génération des fils des réfugiés tutsi des années 1960 venus d'Ouganda mais aussi venus de toute sorte de pays voisins, du Zaïre, du Burundi. Mais il n'y a pas que des Tutsi parmi eux, il ne faut pas l'oublier : il y a aussi des Hutu dissidents. Le Président même du Front patriotique rwandais est un ancien militaire rwandais hutu. […] À Kigali, il y avait deux formations politiques importantes si on peut résumer : la formation proche du Président, avec des militaires et civils qui étaient hostiles à ces accords. Et d'autre part des opposants favorables. Or les victimes des massacres des derniers jours sont essentiellement tout ce mouvement d'opposants, tous ces intellectuels, tous ces responsables de ligues des droits de l'Homme. Et les assassins sont les gens de la garde présidentielle et sont des gens de la Coalition pour la défense de la République qui sont des proches de l'ancien Président".
- Pour comprendre les dernières convulsions, il faut remonter au mois d'août [1993]. En Tanzanie, les rebelles ont conclu des accords avec le Président Habyarimana, un général à la poigne de fer tué mercredi [6 avril]. Ces accords mettaient fin à trois ans de guerre civile. Ils promettaient un partage du pouvoir avec les Tutsi, de nouvelles institutions, des élections libres l'an prochain [1995]. Depuis, rien. Cette fois, plus déterminés que jamais, les rebelles rwandais jurent de marcher sur Kigali.
- Ce soir, ils ne seraient pas loin des faubourgs de la ville. Ils accusent les Occidentaux d'avoir aidé le Président défunt, de ne pas avoir fait suffisamment pression sur lui pour qu'il respecte les accords du mois d'août [1993]. Pourtant, la semaine dernière, les Nations unies avaient renouvelé à contrecœur le mandat des 2 500 Casques bleus déployés dans le pays. Des Casques bleus qui devaient justement faire respecter un cessez-le-feu entre les rebelles et les troupes régulières. L'opposition armée se fait menaçante : elle met la France en garde contre toute intervention qui tenterait de sauver le pouvoir actuel à Kigali.
- Michel Roussin, ministre de la Coopération : "Ce soir, au moment où nous parlons, un Transall vient d'atterrir à Bangui avec 97 enfants. Un second Transall va rejoindre Bangui un peu plus tard dans la soirée. Il ne restera donc plus que 70 de nos compatriotes, protégés par les militaires français qui sont sur place, qui partiront dès demain matin [11 avril] pour Bangui. Je crois que le dispositif qui a été mis en place a tout à fait bien fonctionné. Et je crois qu'il faut qu'on rende hommage à nos forces parce que les unités qui ont été engagées, aussi bien les équipages de l'armée de l'air que les parachutistes qui sont dans la capitale, ont vraiment fait le maximum pour protéger des vies humaines. […] Dès que les derniers Français auront été évacués de Kigali, notre dispositif se repliera sur ses bases : Bangui et ensuite la métropole. […] C'est grâce à la France que l'on a essayé, à Arusha, de faire en sorte que ces gens, représentant des ethnies différentes et des partis différents, puissent enfin se parler et mettre au point ensemble un processus de paix et un processus démocratique. Mais en dépit de notre bonne volonté, en dépit de l'ONU sur place avec plus de 2 500 Casques bleus, on n'a pas pu éviter ce massacre".
- Edgar Pisani : "La communauté internationale ferait bien d'intervenir à temps, on ne gagne rien à laisser traîner les choses. Concernant le Rwanda, il est clair qu'avec le Burundi ils constituent de petits États à très haute densité de population et où deux ethnies sont mêlées l'une à l'autre, avec de très vieilles querelles. Les Tutsi ayant dominé pendant longtemps, les Hutu plus nombreux ayant pris, par le jeu normal des choses, la main sur le gouvernement au cours des années récentes. Mais je crois qu'il serait vain de ramener le débat actuel à la seule confrontation entre les Tutsi et les Hutu. Il me semble qu'il faut partir de l'évolution qui a été engagée par la négociation et qui a abouti à l'accord d'Arusha, que la France a favorisé, et au gré duquel un régime bipartisan en quelque sorte se mettrait en place sous la direction du Président Habyarimana. Le Président Habyarimana n'a pas respecté l'accord d'Arusha. Pourquoi ? Parce que dans son entourage même, des extrémistes refusaient qu'il ne l'appliquât. Et on peut se demander si en définitive ce ne sont pas eux qui ont abattu l'avion dans lequel était le Président, plutôt que les Tutsi. Il y a donc en même temps un conflit interethnique et un conflit à l'intérieur des Hutu pour savoir qui finalement l'emportera, de ceux qui veulent maintenir une situation bloquée comme elle l'est depuis maintenant plusieurs lustres ou au contraire évoluer vers un système démocratique plus ouvert. […] Il faut considérer que se mêlent au problème ethnique et au problème politique des problèmes économiques et sociaux. Le Rwanda est peut-être le pays du monde à la plus haute densité démographique avec très peu d'urbanisation. C'est-à-dire que ce pays aux mille collines est peuplé de petites fermes situées chacune sur un lopin de terre et il n'y a pas d'organisation sociale. De tout cela naissent des conditions de mécontentement, d'insatisfaction, qui aboutissent inéluctablement à alimenter les conflits lorsque par ailleurs ils s'allument. […] Un pays comme la Tanzanie tout proche ne peut pas rester indifférent devant les troubles qui se développent à ses frontières. Et la question que l'on peut se poser est de savoir si en définitive un accord entre la communauté internationale d'une part et la Tanzanie d'autre part ne pourrait pas aboutir à une intervention, non plus de protection contre l'immédiat mais de blocage d'une situation, qui si elle devait durer comme elle est, aboutirait à un massacre tout à fait insupportable et finalement politiquement dangereux pour toute la région".